Mickaël Le Bihan (AJ Auxerre)
Interview

Mickaël Le Bihan : « Je ne suis pas encore à 100% »

Publié le 01/12/2020 à 16:59 - NM

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Meilleur buteur de Ligue 2 BKT après des années de galère, Mickaël Le Bihan dévoile les secrets de son retour au premier plan, son recours à la préparation mentale, la manière dont il a réinventé son jeu, la méthode Furlan ou encore sa célébration volée. Entretien.

De retour à un très bon niveau après plusieurs saisons minées par les blessures, Mickaël Le Bihan pointe en tête du classement des buteurs de Ligue 2 BKT. Auteur de seulement 27 matchs en quatre ans, entre août 2015 et août 2019, lors de son passage à l’OGC Nice et d’une première saison compliquée sous les couleurs de l’AJ Auxerre, l’attaquant revit et s’affirme comme un modèle de résilience depuis le début de l'exercice 2020/21. Élu joueur du mois d’octobre, l’ancien goleador du Havre AC n’a pas fléchi depuis. Grâce notamment à un triplé contre Chambly et un doublé contre le Paris FC, Mickaël Le Bihan a marqué 10 buts lors de ses 9 derniers matchs, après n’avoir trouvé le chemin des filets qu’à 4 reprises lors de ses 19 premières apparitions avec l’AJA.

Mickaël, comment expliquez-vous votre retour au premier plan ?
J’ai travaillé individuellement tout au long de la saison dernière pour retrouver mes sensations. Forcément, après quatre années de blessures, ç’a été long. J’ai fait preuve de patience et, cette année, ça paye. Mes performances s’expliquent aussi par le changement de dispositif (4-1-4-1). Cette saison, je suis beaucoup moins isolé devant.

Pouvez-vous nous raconter plus en détail comment cette première saison en Bourgogne vous a permis de vous remettre d’aplomb ?
Quand j’ai signé à l’AJ Auxerre, le coach et son staff mais aussi le staff médical m’avaient prévenu que je n’allais pas briller tout de suite. Ils m’ont dit que la saison allait être compliquée puisque j’allais devoir retrouver mes sensations, mon physique et mon football. Jean-Marc Furlan avait vraiment insisté sur le fait qu’il fallait que je travaille pendant toute la saison. Et il a eu raison. Moi, je pensais que cela allait peut-être durer comme ça deux mois et qu’ensuite, ça irait mieux. Mais non.

A quel moment avez-vous senti la bascule s’opérer ?
La situation a duré une bonne partie de la saison mais, plus on approchait de la fin, mieux je me sentais. Malheureusement, le confinement est arrivé, ce qui nous a empêchés de faire les dix derniers matchs. Aujourd’hui, je me sens très bien mais je ne suis pas encore à 100%. Sur certains démarrages ou lorsqu’il faut que je me retourne, je manque encore un peu de rapidité et de puissance. Mais je commence à vraiment retrouver mes sensations et j’espère être le plus vite possible à 100%.

« Je ne me trouvais pas bon et inutile pour l’équipe »

La saison dernière, on vous sentait frustré de ne pas retrouver votre meilleur niveau plus vite…
C’est exactement ça ! J’étais revenu de blessure, je n’avais plus de douleurs, je me disais que c’était reparti. Dans ma tête, j’étais persuadé que j’allais revenir à mon meilleur niveau, surtout que mon premier match contre Chambly se passe bien puisque je mets un but et que je délivre une passe décisive (13 septembre 2019, J7). Mais c’était oublier tous ces mois, et même toutes ces années, sans efforts et sans entraînements. Rapidement, j’ai eu un contrecoup. En plus, j’étais venu à Auxerre pour reprendre du plaisir et pour jouer mais finalement, je me retrouvais tout seul devant, je n’avais pas beaucoup de ballons... Et quand j’en avais un, j’étais isolé et je le perdais. Je sortais de certains matchs avec zéro tir… Cela m’agaçait. Je ne me trouvais pas bon et inutile pour l’équipe. De tout ça ont découlé des gestes d’humeur et des cartons rouges…

Cette saison, vous devez vous sentir utile !
Ah oui ! Cette saison, je suis beaucoup moins isolé, j’ai beaucoup plus de solutions, je perds moins de ballons et je suis plus utile. Et puis, j’ai surtout des occasions de but que je n’avais pas. La saison dernière, je marque 4 buts en 17 matchs en frappant très peu au but. Maintenant, même si je ne marque pas, je me procure des occasions. C’est le plus important pour un attaquant.

Pour revenir aux gestes d’humeur que vous évoquiez, avez-vous travaillé spécifiquement pour y remédier ?
Après mon carton rouge contre Troyes (20 septembre 2019, J8), je suis rentré chez moi et je me suis dit : « Ce n’est pas moi, je suis un gentil garçon. Pourquoi j’ai réagi comme ça ? » J’ai commencé à me poser des questions mais derrière, je me reprends un carton rouge face à Sochaux (24 janvier 2020, J21). A partir de ce moment-là, j’ai décidé d’aller voir quelqu’un. J’ai consulté une préparatrice mentale qui travaille avec le club et j’ai commencé à faire des séances individuelles lors desquelles on échangeait. Le but était que je déverse toute ma haine, non pas sur le terrain, mais en dehors. Cette saison, différentes séances avec elle nous sont proposées et désormais, je fais uniquement une séance d’avant-match, comme beaucoup de joueurs. On prépare le match sans le commencer trop tôt non plus, on prend confiance, on reste positif et on relâche notre corps. Hamza Sakhi et moi, on a tendance à vite s’énerver. Quand on sent que ça monte, ces séances nous permettent de nous détendre et d’évacuer nos pensées négatives. Là, je ne prends plus de carton rouge, tout va bien (rires).

« La tête, ça représente plus de 50% dans la performance d’un footballeur »

Pouvez-vous nous parler de l’influence de l’état mental sur la performance ?
Quand un footballeur est en confiance, tout devient beaucoup plus facile. J’ai connu des moments où j’avais totalement perdu confiance en moi. Résultat : sur chaque passe, sur chaque contrôle, on se retrouve à faire le maximum pour ne pas perdre le ballon et finalement, on veut tellement s’appliquer qu’on a les pieds qui tremblent. A l’inverse, un joueur en confiance est en réussite, ses passes vont arriver à ses partenaires. Être bien dans sa tête a une importance énorme, ça représente plus de 50% dans la performance d’un footballeur. Si on a des soucis en dehors du terrain, une mauvaise hygiène de vie ou qu’on se couche tard, la tête est fatiguée et le corps réagit moins vite. En revanche, quand on sent la confiance de ses coéquipiers et de son coach, on rentre à la maison l’esprit libéré. Et sur le terrain, ça se ressent forcément dans notre façon de jouer.

Vous disiez avoir retrouvé vos sensations au moment où le championnat s’est arrêté la saison passée. Avez-vous eu peur de perdre le bénéfice de tout le travail que vous aviez effectué ?
On a longuement parlé avec le coach. Je venais de faire 17 matchs, je me sentais enfin mieux et on savait très bien qu’il ne fallait pas que je m’arrête pendant des semaines. Donc, j’ai énormément bossé durant le confinement, avec Quentin Bernard, qui est mon voisin. On avait un programme. On sortait courir tous les jours, on faisait des séances d’abdos et de gainage, on avait un travail de musculation... Lorsqu’on est tout seul, c’est parfois compliqué de se motiver, surtout qu’on ne savait pas quand on allait pouvoir reprendre. Là, j’ai eu la chance de pouvoir compter sur Quentin Bernard. Quand il n’était pas motivé, c’est moi qui allais le chercher et inversement. Par la suite, pendant les vacances, j’ai fait appel à un coach sportif. On a travaillé pour que je puisse être en forme dès le début de la préparation.

Avec les blessures que vous avez pu avoir, est-ce que vous avez fait évoluer votre façon de préparer les rencontres ?
Pas du tout. Depuis le début de ma carrière, j’ai toujours préparé mes matchs de la même manière. L’année dernière, je me disais simplement qu’il fallait que je m’applique et que je ne perde pas de ballons. Là, je me dis que je dois être efficace, que si je n’ai qu’une occasion dans le match, il faudra la mettre au fond. On est dans le haut de tableau, je me concentre pour être utile à l’équipe aussi bien offensivement que défensivement.

« Après des blessures, il faut savoir s’adapter, être intelligent et ne pas se mentir »

Et dans le jeu, avez-vous dû faire des ajustements ?
Totalement. Je n’ai plus du tout le même jeu qu’avant. Je demandais beaucoup le ballon en profondeur, je dribblais, alors que maintenant, je décroche souvent et je limite mes touches de balle, à part si je suis enfermé. Quand il y avait un joueur face à moi, je n’avais pas peur d’aller fixer et de jouer le un contre un. Là, j’essaye plutôt de ressortir et de conserver le ballon. Après des blessures, il faut savoir s’adapter, être intelligent et ne pas se mentir. Je n’ai plus 20 ans, mais mon jeu commence à revenir petit à petit, je reprends cette fameuse confiance, surtout en mon corps. Quand je discute avec le coach, il me dit qu’il a connu des buteurs qui marquaient plus à 30 ans qu’à 20 ans. Certes, on court moins et on est moins vif, mais on est plus intelligent dans le placement et devant le but. Ce sont des petits détails qu’on acquiert au fil des années.

Étiez-vous persuadé de pouvoir revenir à ce niveau-là ?
Sincèrement, non. Je savais que j’étais beaucoup mieux. Aux entraînements, ça se voyait, j’enchaînais les kilomètres. Techniquement, mes gestes étaient beaucoup plus fluides. Devant le but, j’étais plus rapide. Je reprenais confiance. Maintenant, mes performances ne dépendaient pas que de moi. On l’a vu au début du championnat à Guingamp ou à Sochaux où l’on a joué comme l’année dernière. Quand on passe à deux six, on est beaucoup moins offensif et je suis plus isolé. Quand je suis seul devant, c’est compliqué pour moi.

Vous avez parlé à plusieurs reprises de vos discussions avec le coach. Quelle est votre relation avec Jean-Marc Furlan ?
Il est très important pour moi. Si je signe à l’AJ Auxerre, c’est vraiment pour lui. Il a gardé confiance en moi toute la saison dernière alors qu’il voyait mon agacement après les matchs. Il venait me parler et me disait : « Micka, il faut du temps, c’est de mieux en mieux ». Match après match, il comparait avec moi le nombre de ballons perdus, les distances parcourues… On détaillait toutes les statistiques. Notre staff technique est au top sur ces choses-là. Le coach a grandement contribué au fait que je retrouve confiance en moi. Il a fait un gros travail. Et cette saison, ça se ressent tout simplement sur le terrain. Il ne m’a jamais lâché.

« A l’entraînement, on ne fait que du jeu »

Avez-vous un autre exemple à nous donner ?
Aux entraînements, quand j’avais envie de couper parce que j’avais quelques douleurs par-ci par-là, il me l’interdisait et me disait de rester sur le terrain. Il faisait ça pour que je sois costaud mentalement et que je lui dise : « Ça y est, je n’ai plus mal. Maintenant, je suis sur le terrain, tout est fini. » Désormais, je rate très très peu de séances et je peux m’entraîner à haute intensité toute la semaine. Et puis, quand on est attaquant, c’est un régal. Le coach est très porté sur l’offensive. A l’entraînement, on ne fait que du jeu.

Une semaine type avec Jean-Marc Furlan, ça ressemble à quoi ?
On reprend tranquillement le lundi après-midi avec un foot golf, des petits jeux devant le but ou du tennis-ballon. Le mardi matin, on a une grosse séance, souvent avec ballon, mais avec beaucoup de physique, des deux contre deux, des trois contre trois... On enchaîne l’après-midi avec des 11 contre 11 avec un thème, par exemple trois touches de balle maximum. Mercredi, c’est travail devant le but : reprises de volée et enchaînements de frappes. Le jeudi matin, on fait une séance plus calme avec des petits jeux et l’après-midi, on travaille le jeu de tête et les coups de pied arrêtés. Le vendredi, on termine la semaine avec un tournoi sur des matchs de deux minutes. En plus des entraînements, on fait aussi de la vidéo. Chaque mardi, on a une séance vidéo de 20 minutes sur le prochain adversaire. Il y en a une pour les joueurs offensifs et une pour les joueurs défensifs. On voit les points faibles et les points forts de l’adversaire. Le jeudi, on a un retour vidéo sur notre dernier match, avec ce qu’on a bien fait et mal fait. Et le jour du match, on reparle de l’adversaire avec une nouvelle vidéo plus globale. Mais si on regarde beaucoup l’adversaire, on a toujours l’ambition d’imposer notre jeu.

L’AJ Auxerre est sixième à seulement deux points du deuxième, Grenoble. Vous êtes bel et bien parti pour jouer la montée cette saison ?
On ne se le cache pas. Après notre début de championnat moyen, où on enchaînait un match gagné, un match perdu, c’était compliqué de le dire à haute voix. Mais l’objectif du club, c’est la montée. Il y a de grosses équipes et ça va être compliqué. On doit bien négocier les matchs qui vont s’enchaîner. Ils vont nous permettre de savoir si on est assez costaud pour rester dans le haut de tableau. Dans ma carrière, je n’ai jamais connu de montée. Je suis aussi venu pour essayer de faire remonter l’AJ Auxerre dans l’élite.

Avec Memphis Depay, vous partagez la même célébration. Mais cette saison, c’est vous qui avez davantage eu l’occasion de la faire ! Bientôt, on l’associera davantage à Mickaël Le Bihan qu’au capitaine lyonnais !
Non, non, c’est la sienne, je lui ai volé ! (rires) Je fais cette célébration car premièrement, j’aime beaucoup ce joueur et, deuxièmement, car malgré mes années de blessures, je suis de retour. Je pense que les supporters n’avaient pas compris qu’il me fallait du temps pour revenir à mon niveau. Ils ont vu un attaquant de Ligue 1 qui signait à l’AJA, donc il devait être performant tout de suite. Je les comprends mais j’ai eu pas mal de critiques. Les deux doigts dans les oreilles, c’est une manière de leur dire : « Je ne vous entends pas, je travaille de mon côté et ça va payer. » En plus, à FIFA, mon fils adore cette célébration. Il m’a demandé si je pouvais la faire. Donc, il pense que c’est par rapport à FIFA, alors qu’au fond, c’est un peu pour tout. Mais ça reste la célébration de Memphis Depay, c’est lui qui l’a fait en premier, et c’est surtout lui le grand footballeur.