Interview

Jonathan Tinhan : « Mes études étaient une priorité »

Publié le 04/01/2022 à 08:45 - LFP

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Après une carrière professionnelle marquée par un titre de champion avec Montpellier, Jonathan Tinhan a réussi sa reconversion pour être aujourd’hui chargé de mission RSE du côté du GF38, son club formateur. Entretien.

Jonathan, vous avez pris votre retraite de joueur en mars 2020 au GF38 en Ligue 2 BKT, pouvez-vous nous dire ce faites-vous depuis ?
Je suis chargé de mission RSE au GF38, ce qui veut dire que je m’occupe d’organiser toutes les actions du club en rapport avec les associations, ou encore tout ce qui peut permettre de réduire l’impact environnemental du club. Travailler au GF38 s’est fait très naturellement. J’ai ma vie ici, ma famille. Mais si l’occasion s’était présentée, j’aurais très bien pu faire la même chose à Troyes ou à Amiens, dont je garde d’excellents souvenirs.

Le faire à Grenoble apparaît tout de même comme une évidence pour vous qui y avez débuté et fini votre carrière pro…
J’y suis né et j’y ai été formé. Avec le GF38, on ne se voyait pas arrêter notre collaboration. Le directeur général Max Marty m’a dit qu’il fallait absolument que je reste au club une fois ma carrière pro terminée. Cela me convenait très bien, mais je ne voulais pas que cela soit dans le secteur sportif ou le commercial. C’est lui qui m’a d’ailleurs proposé ce poste de chargé de mission RSE.

Est-ce un domaine que vous connaissiez déjà avant d’accepter le poste ?
Oui, quand j’étais joueur, j’aimais bien participer aux collectes de jeux pour les enfants. J’en organisais moi-même. Dans les clubs où je suis passé, c’est souvent moi qui étais moteur ; j’allais voir les autres joueurs pour qu’ils viennent voir les enfants à l’hôpital ou d’autres choses. Si vous interrogez mes ex-coéquipiers à Amiens, Troyes ou Grenoble, ils vous diront qu’ils ont tous fait une action avec moi (rires) ! Au niveau écologique aussi, je suis impliqué. A mon niveau, j’essaye de faire des gestes écoresponsables.

D’où vous vient cette sensibilité à votre environnement ?
Je dirais que c’est Thomas Monconduit, avec qui j’ai joué à Amiens, qui m’a sensibilisé à cela. Il était déjà très axé sur l’écologie. Je m’intéressais à sa manière de vivre, de penser et de se nourrir. Ça m’intriguait beaucoup. Le déclic a aussi été le traitement des animaux et son impact sur l’environnement. Face à ces différents problèmes liés à l’écologie, j’ai eu envie de faire quelque chose à mon échelle.

« Développer la RSE pour faire parler du club autrement que par les résultats sportifs »

Et de quelle façon cela se concrétise-t-il ?
Par exemple, concernant l’alimentation, j’ai arrêté de manger de la viande pendant un an une fois ma carrière de joueur terminée. Seulement à ce moment car je ne savais pas trop l’impact que pouvait avoir un changement radical d’alimentation sur ma carrière. Maintenant, je suis plus impliqué dans mes achats en sélectionnant la viande que je vais consommer. Je privilégie les circuits directs et je m’applique à limiter l’impact sur l’écologie.

Pour en revenir à votre poste au GF38, comment cela s’organise-t-il ?
Je suis salarié à mi-temps, puisque j’ai mon entreprise Argent&You à côté. L’an passé, j’étais bénévole au club. Dans un premier temps, je souhaitais voir comment cela allait se passer en interne car c’était un grand changement par rapport à ma carrière de joueur. Cette première année m’a donné envie de m’investir davantage. Le club validait tous mes projets. Il m’encourageait même à aller plus loin. On s’est beaucoup développé au niveau RSE pour faire parler du club autrement que par les résultats sportifs. Cela a aussi fait naître un engouement auprès des partenaires du club et des supporters. Dans la continuité de notre progression, nous avons créé le label « GF Engagement ». Cela permet de valoriser toutes nos actions. L’idée est de nous impliquer dans la ville de Grenoble à travers nos actions RSE.

Pouvez-vous nous parler des actions menées depuis votre arrivée ?
En plus des actions de la LFP, qui nous aide beaucoup dans leur mise en place, nous essayons d’apporter notre touche localement. Du coup, je propose à ma direction un thème à l’année. Après avoir mis l’accent sur les femmes l’an passé, c’est au tour de l’enfance. Je monte les projets en lien avec les associations, la mairie ou même la métropole pour des actions communes. Je mobilise aussi les joueurs du club. Avoir été un joueur pro au GF38, cela m’aide énormément et m’ouvre des portes.

Et serait-il possible d’évoquer les actions RSE à venir d’ici la fin de la saison ?
Comme je le disais, nous nous concentrons beaucoup sur l’enfance. Il devrait y avoir une vente aux enchères avec des maillots d’actuels et d’anciens joueurs, dont les bénéfices iront à une association liée à l’enfance. Il y a comme autre projet celui de monter une semaine verte, donc autour de l’environnement. Car la ville de Grenoble a été choisie par l’Europe pour incarner la « Capitale verte européenne en 2022 ». Et nous allons également avoir plusieurs actions avec l’UNICEF, puisque nous sommes, après le FC Lorient, le 2e club pro français à devenir « Club ami de l’UNICEF ». C’est un tournant pour le club et cela montre tous les progrès effectués dans ce domaine.

Aujourd’hui, vous avez trouvé votre voix. Mais on imagine qu’une telle trajectoire n’a rien eu d’évident pour un joueur professionnel…
J’ai failli arrêter ma carrière à 25 ans. J’avais franchi les étapes normalement, passant d’aspirant, à stagiaire, puis à pro. J’ai eu la chance de signer à Montpellier à 22 ans, y devenir champion de Ligue 1 Uber Eats (2012) et découvrir la Ligue des Champions la saison suivante. Mais après cela, j’ai passé deux ans en jouant très peu. Et dans ce cas dans le football, vous vous faites très vite oublier. A ce moment, j’ai commencé à redescendre les échelons. J’ai alors décidé d’aller en National pour me relancer. D’abord à Istres, mais je suis parti au bout de six mois, car cela se passait mal au niveau du club : une partie de la direction a démissionné une semaine après ma signature… Je me suis ensuite engagé avec le Red Star. Mais en fin de saison, le club ne m’a pas proposé de signer l’année en option. J’ai donc commencé à me poser des questions, après m’être retrouvé dans un club qui remontait en Ligue 2 et qui ne voulait pas de moi. Je me suis demandé : « Si je n’avais plus le foot, qu’est-ce qu’il me resterait ? ». Je me suis rendu compte que je n’aurais plus rien. Je ne pouvais pas rester comme ça.

Qu’est-ce que cette prise de conscience a eu comme impact sur vous ?
J’ai pris la décision de reprendre mes études. Et que cela devenait ma priorité. Quand le club d’Amiens est venu me chercher, je leur ai tout de suite expliqué que j’avais repris mes études à distance, que je devrai aller sur Paris et faire des stages au cours de l’année. C’était à prendre ou à laisser. Je ne comptais pas faire de concession sur cela. Le club n’y a vu aucun problème et m’a même aidé pour y arriver. Ça s’est très bien passé car l’Amiens SC a tenu parole. C’était presque une surprise de les voir accepter.

« Mes études sont devenues ma priorité, devant le football »

Comment avez-vous fait pour décider de votre nouvelle orientation ?
J’ai mis un an à la choisir. D’abord, il fallait que ça me plaise, ensuite qu’il y ait des débouchés. Et de préférence un métier que je puisse pratiquer de n’importe où. Je me suis alors orienté vers le marketing digital et la création de sites internet.

Comment s’est passé la transition entre votre carrière de joueur et votre reconversion ?
Quand j’ai repris mes études à 25 ans, je me disais que j’arrêterai le foot à 30 ans. J’avais prévenu mes agents. Je ne me voyais pas aller plus loin. Une fois mes diplômes en poche (28 ans), je pensais davantage à l’après-football. J’ai essayé de garder le plaisir de jouer, mais je n’avais plus la même niaque. J’étais mentalement prêt à arrêter ma carrière, car j’avais quelque chose d’autre en parallèle qui prenait forme. J’ai eu deux ans pour me préparer mentalement. Dans ma tête c’était clair. Même si c’est un regret d’avoir arrêté lors de la saison interrompue à cause du covid (2019/20), cela ne m’a pas donné envie de prolonger pour une saison.

Mener de front votre vie de footballeur pro et vos études n’a pas dû toujours être simple…
J’étais très déterminé. Mes études sont devenues ma priorité, devant le football. Il me fallait beaucoup d’organisation. Après les entraînements, j’allais réviser à la bibliothèque. Pendant les déplacements, je révisais mes cours. C’est une charge en plus, donc il faut de la rigueur : ne pas se dire que l’on révisera plus tard. Pour ne pas en arriver là, je ne dérogeais pas à l’emploi du temps que je m’étais préparé à la semaine. Je définissais mes heures de travail en fonction du planning d’entraînement.

Et comment cela était-il perçu par vos coéquipiers au club ?
Pendant que je faisais mes études, je me faisais beaucoup chambrer par eux, même s’ils étaient aussi admiratifs. Cela a en même conduit quelques-uns à se renseigner : savoir si eux aussi pouvaient reprendre les études. J’ai un peu servi d’exemple pour montrer que l’on pouvait faire les deux.

Maintenant que votre carrière de joueur est derrière vous, quel regard portez-vous dessus ?
J’ai eu beaucoup de chance ! J’ai fait des choix sportifs qui se sont avérés payants. Je suis arrivé à Montpellier l’année du titre (2012). J’ai signé à Amiens et le club est monté du National à la Ligue 2, ensuite l’année où je fais six mois à Amiens et six mois à Troyes (2017), les deux clubs montent en Ligue 1 ! C’était assez énorme.

Parlez-nous de votre incroyable saison au Montpellier HSC en 2011/2012.
Partir à Montpellier, c’était le grand saut ! Mes deux premières années en pro avaient été difficiles à Grenoble. La première, on finit dernier de Ligue 1 et, la deuxième, on termine dernier de Ligue 2. Derrière, j'ai quand même pu avoir des opportunités car j’avais plutôt fait de bonnes saisons individuellement. Le club de Montpellier me voulait. Et j’ai découvert un club très familial. Aujourd’hui encore lorsque j’y retourne 10ans après, ce sont les mêmes personnes à l’administratif. Et à l’époque, pour Loulou Nicollin nous étions tous ses enfants. Il était toujours présent pour aider, prendre des nouvelles. Comme un second papa. Sportivement, la saison a été extraordinaire ! Même si j’ai peu joué, ça reste un de mes meilleurs souvenirs. Je n’oublierai jamais le défilé en ville sur la place de la Comédie. Parader avec l’Hexagoal de champion de France, je n’aurais jamais pu imaginer le vivre dans ma carrière.

Ce titre était relativement inattendu, malgré une finale de Coupe de la Ligue la saison précédente...
En début saison, nous nous sentions très forts. Il y avait les cadres qu’il fallait et de bons joueurs issus du centre de formation. L’équilibre était là. On avait peur d’aucune équipe. Et comme les bons résultats s’enchaînaient et que les autres équipes ne vous rattrapaient pas, on se disait que c’était le moment d’aller au bout. Même le match à Dijon, où on a été en difficulté, c’est moi un joueur qui sortait de nulle part qui ai marqué le but du 1-1.

Dans l’Hérault, vous avez évolué aux côtés d’un autre Grenoblois, un certain Olivier Giroud...
Oui, je le connaissais déjà bien. C’était un ami avant que je signe à Montpellier. Il m’a pris sous son aile. Ça m’a facilité l’intégration. On a gardé contact. Je suis allé le voir à Londres quand il jouait à Arsenal. Je compte aller le voir à Milan cette année. En plus, il reste toujours très disponible, notamment pour les actions caritatives.

Enfin, à vous voir épanoui dans votre nouvelle activité à un âge (32 ans) où d’autres foulent encore les pelouses, est-ce que les terrains ne vous manquent pas un peu ?
Non. Quand j’ai arrêté ma carrière (mars 2020), je n’ai plus touché un ballon pendant un an. Je me suis même mis au tennis : j’ai pris des cours et j’ai commencé les tournois. J’ai ensuite repris un peu en faisant quelques soccers avec des amis. Ma carrière est bien finie. Mais j’ai toujours un lien avec le foot. Je vais de temps en temps aux matchs du GF38. Il m’arrive aussi de faire des déplacements avec l’équipe.

(Photo : Eliezer Alonso)