Interview

Migouel Alfarela : « J’ai compris que tout pouvait s’arrêter d’un coup »

Migouel Alfarela : « J’ai compris que tout pouvait s’arrêter d’un coup »

Interview
Publié le 13/10 à 17:31 - Arnaud Di Stasio

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Après un parcours cabossé qui l’a vu quitter le Havre AC pour arrêter le foot et travailler sur les chantiers à 21 ans, Migouel Alfarela s’épanouit sous les couleurs du SC Bastia. Un entretien où il est question de Pape Gueye, de préparation mentale et de son mentor Anthony Le Tallec.

Le Sporting Club de Bastia fête les 90 ans de son stade Armand-Cesari lundi soir à l’occasion de la réception des Girondins de Bordeaux, leader du championnat. Ce jour-là, le club corse proposera à ses supporters de nombreuses animations avec une fan zone, une séance de dédicaces avec Lilian Laslandes, ancien joueur des deux clubs, un écran géant, un atelier de maquillage pour les enfants ou encore un retour sur l’histoire du stade. Avant le coup d’envoi de cette affiche de la 12e journée de Ligue 2 BKT, un tifo géant sera déployé. De quoi lancer le SC Bastia et Migouel Alfarela vers une prestation de gala ? Arrivé du Paris FC l’été dernier, l’attaquant franco-portugais totalise déjà 4 passes décisives, le meilleur total du championnat, et 2 buts.

Depuis le début de la saison, tu as déjà délivré 4 passes décisives. Toi qui te décris plus comme un 9, as-tu déjà été aussi passeur ?
J’étais peut-être davantage passeur chez les jeunes mais, en National aussi, je faisais pas mal de passes décisives. Avec Annecy, en 2020/2021, j’avais réussi 8 buts et 8 passes décisives. J’ai toujours eu ce côté passeur dans mon jeu. C’est juste que, cette saison, j’ai beaucoup plus de temps de jeu et que j’ai la confiance de tout un club, du coach au président. C’est un ensemble qui me permet de briller.

« Pas à Bastia pour être une doublure »

La saison dernière, pour ton premier exercice en Ligue 2 BKT, tu as beaucoup joué avec le Paris FC mais en partant du banc la plupart du temps. T’attendais-tu à avoir un rôle aussi important à Bastia si vite ?
Dès que j’ai commencé à parler avec le Sporting, on m’a dit qu’on souhaitait que je vienne pour jouer, pas pour être une doublure ou un joueur de complément. Je savais que j’allais avoir ma chance. Ensuite, c’était à moi de prouver sur le terrain que je méritais ma place, c’était à moi d’être décisif. Je suis très content de mon choix même si j’avais signé trois ans au Paris FC et que j’étais super bien au club mais ma famille ne se sentait pas bien à Paris donc j’ai décidé de changer d’air.

C’est une période particulière de la saison puisque tu viens d’enchaîner des matchs contre tes deux anciens clubs, Annecy et Le Havre…
C’est sûr que c’était spécial, surtout le match contre Annecy ! C’est le club qui m’a tendu la main quand j’étais au plus bas. C’est grâce à ce club que j’ai pu retrouver le monde professionnel. Ça m’a fait quelque chose de rejouer au Parc des Sports d’Annecy, devant mes anciens supporters, qui me soutiennent encore pour beaucoup. Je connais encore quelques personnes au Havre mais beaucoup plus au FC Annecy : Rémi Dru, qui a été mon coach et qui est aujourd’hui adjoint, Laurent Guyot, avec qui on s’est croisés et que j’ai beaucoup eu au téléphone car il voulait que je reste au club à l’époque, mais aussi Ahmed Kashi, Bissenti Mendy, Romain Spano, Jean-Jacques Rocchi, Yohan Demoncy, qui était au PFC avec moi la saison dernière… Ça fait pas mal de monde !

Et lundi, c’est un autre match que tu as probablement coché sur le calendrier qui arrive…
C’est le match de la saison ! Bordeaux était encore en Ligue 1 la saison dernière, c’est un gros club, avec une vraie histoire… S’il y a un moment où il faut sortir un gros match, c’est contre Bordeaux ! En plus, on fêtera les 90 ans du stade Armand-Cesari. Il y aura un maillot spécial, des animations… Ce sera un évènement et ce serait bien que la fête se termine avec les trois points !

Après Thierry Laurey la saison dernière, tu évolues sous les ordres de Régis Brouard. Peux-tu nous parler de lui ?
Déjà, c’est quelqu’un de très différent de Thierry Laurey, qui est très actif sur son banc, là où Régis Brouard parle moins mais, une fois dans les vestiaires, il va nous faire les réflexions nécessaires quand ça ne va pas. C’est un chouette mec, super gentil. Je l’aime beaucoup. C’est un coach qui parle football, calé tactiquement. C’est un plaisir de travailler avec lui. Et au niveau de la philosophie de jeu, il aime jouer en 3-5-2. Il veut qu’on harcèle l’adversaire pour vite récupérer la balle. Et lorsqu’on la récupère, on sait déjà quoi faire. Si on récupère haut, on essaie de jouer la première passe vers l’avant pour marquer. Si on récupère plus bas, on va plutôt partir sur des attaques placées.

« Anthony Le Tallec ? J’étais son petit ! »

Au FC Annecy, tu as joué avec un certain Anthony Le Tallec…
On s’entend très bien avec Anthony. Déjà, on vient tous les deux de Normandie. Je le connaissais avant qu’il rejoigne Annecy car il est proche de mon oncle et de ma tante. Il est arrivé au début de la saison 2019/2020, celle où on est monté de CFA en National, et, avec Ahmed Kashi, Anthony était celui qui me parlait le plus. Il m’a pris sous son aile et m’a donné beaucoup de conseils. On va dire que j’étais son petit !

Qu’as-tu appris à son contact ?
J’ai notamment appris à être plus efficace. Il me disait d’être plus calme devant le but et, vu ce qu’il est capable de faire face au but, tu écoutes et tu essaies de faire pareil. J’ai aussi appris à être plus mature dans mon jeu. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai changé mon jeu mais j’y ai ajouté de la maturité. Auparavant, j’étais encore un peu trop « bébé », je jouais davantage pour ridiculiser l’adversaire que pour mettre un but. Ils m’ont dit que ça ne servait à rien, que ce n’était pas ça qui me permettrait de signer mon premier contrat pro. J’ai travaillé pour gommer ça. J’ai aussi pris conscience qu’il y avait une équipe derrière moi, que l’équipe devait passer avant moi. Tout s’est mis en place pour moi lors de ma saison en National, celle lors de laquelle j’ai commencé à travailler avec un préparateur mental et un analyste vidéo qui font partie d’une structure créée par mes agents.

Peux-tu nous en dire plus ?
En fait, je voulais vraiment bosser sur ces aspects et, une fois que ça a démarré, il y a eu des résultats presque immédiatement. J’ai commencé à travailler avec eux en novembre 2020 alors que je ne jouais pas du tout. On bossait sur les vidéos de mes matchs de la saison précédente en CFA. Derrière, le coach se fait virer, je commence à jouer en janvier, je mets mon premier but et je finis la saison avec 8 buts et 8 passes décisives ! A la fin de la saison, on décroche la montée en Ligue 2 et je signe pro au Paris FC.

Et aujourd’hui, comment se déroule cette collaboration ?
Avec mon analyste vidéo, on regarde tous mes matchs pour voir ce qui a été et ce qui n’a pas été, ce qu’il faut changer… En parallèle, je parle beaucoup avec mon préparateur mental. On s’appelle trois ou quatre fois par semaine. Il y a un gros suivi mais ça me plaît. On ne va pas forcément parler de préparation mentale à chaque fois mais, de temps en temps, on va parler de comment je me sens, de mon caractère à l’entraînement, comment je réagis quand je perds le ballon, comment ça va avec ma famille… C’est ce qui fait que j’en suis là aujourd’hui. Et je travaille toujours sur ces points-là car j’ai envie d’aller encore plus haut.

Ça ne doit pas toujours être facile d’analyser son propre comportement ou de s’ouvrir sur des sujets personnels. Qu’est-ce qui t’a décidé ?
C’est une approche qui m’a intéressé tout de suite car j’aime bien me livrer, pas à n’importe qui, mais j’aime bien me livrer. Parler, ça fait du bien. On n’a pas tous eu une vie facile et, parfois, il faut que ça sorte. Moi, j’ai dû me lever à 6 heures du matin pour porter des plaques d’aggloméré sur l’épaule… En parler, ça me rappelle d’où je viens et ça me donne encore plus faim. J’ai connu la vie active, un « vrai » travail, et aujourd’hui, je sais pourquoi je suis footballeur. Ça me donne encore plus envie de me défoncer sur le terrain.

« Ça se voyait que Pape Gueye avait quelque chose en plus »

Tu as joué au Havre de 7 à 21 ans, l’occasion d’évoluer avec Pape Gueye, Yahia Fofana, Victor Lekhal, Himad Abdelli, Bradley Danger, Harold Moukoudi ou encore ton actuel coéquipier Sébastien Salles-Lamonge…
C’est sûr qu’il y a du beau monde dans cette liste. Il y avait du niveau à l’entraînement, ça permettait de progresser ! Il y a eu Ferland Mendy aussi ! On a joué ensemble un an, quand on a réussi à faire la montée de CFA2 à CFA. Ensuite, on se voyait moins car il jouait avec la Ligue 2 et moi avec la réserve. Et après, il est parti à Lyon. Je le voyais bien dans un gros club mais pas au point de l’imaginer gagner la Ligue des champions avec le Real Madrid. Mais ceux dont j’étais le plus proche, c’était Teddy Okou, Bradley Danger et Mazire Soula.

Et Pape Gueye ?
On échange régulièrement tous les deux. Quand je suis parti du HAC, il ne jouait presque pas en équipe première mais ça se voyait qu’il avait quelque chose en plus et qu’il allait réussir. Comme j’ai commencé au HAC très tôt, il y a certains joueurs que je connais depuis très longtemps, comme Himad Abdelli, même s’il est un peu plus jeune que moi, ou Özer Özdemir, qui joue aujourd’hui en Turquie. Lui, j’ai carrément joué avec lui de 7 à 18-19 ans !

Lors de ta dernière saison au Havre, en 2017/2018, tu marques 12 buts en N2 et, pourtant, tu ne poursuis pas au club…
Ça a été très difficile à vivre car je fais vraiment la saison qu’il faut. Je mets 12 buts sans être toujours titulaire car il y avait souvent des pros qui redescendaient. En fin de saison, je vais à ce fameux rendez-vous avec Christophe Revault et Denis Lavagne, le directeur du centre de formation. Et là, ils ne me proposent pas de contrat pro, ils me proposent un contrat amateur. J’avais pourtant fait un sacrifice puisque je sortais d’une saison où je touchais autour de 1 200 euros par mois, entre le chômage et environ 300 euros que me donnait le club. Mes droits au chômage se terminaient et le club me demande combien je touchais pour me proposer juste un peu plus, 1 500 euros par mois en contrat amateur, alors que je sors d’une saison à 12 buts... Je refuse car je leur dis que je vaux mieux que ça. Et eux me répondent : « Réfléchis… Tu viens d’avoir un enfant, tu ne vas plus toucher le chômage, ça va être dur… ». Mais je refuse et je pars.

« Je ferraillais des dalles, je coulais le béton… »

Que s’est-il passé ensuite ?
J’ai compris que tout pouvait s’arrêter d’un coup. A ce moment-là, je n’ai pas d’agent, je suis tout seul. Mais je voulais y croire et je rencontre un agent qui me fait faire un essai à Sion. Ça le fait mais Le Havre demande un pourcentage à la revente et une indemnité de formation donc ça capote. Derrière, je fais une semaine à Lausanne Sport mais le coach avait déjà son équipe, il ne me calculait pas. Donc je rentre et j’arrête le foot. Enfin, je n’arrête pas totalement, je signe à Gonfreville, un petit club de N3, et je commence à travailler avec mon père dans le bâtiment.

Dans quel état d’esprit étais-tu ?
Je n’y croyais plus. Pour moi, la page du foot pro était tournée, je m’en foutais complètement. Il fallait que je travaille et que je ramène à manger à mon fils. Mais six mois plus tard, un peu avant Noël, le FC Annecy m’appelle. Un coup de fil qui tombe du ciel. Au début, je ne voulais pas y aller. Pendant une semaine, je ne décrochais plus le téléphone quand le directeur général essayait de m’appeler. Mais mon père m’a beaucoup parlé et il m’a convaincu. Au final, il a eu raison.

Peux-tu nous raconter ces six mois à travailler dans le bâtiment avec ton père ?
Ça a été une période très difficile. Une période lors de laquelle je me suis rendu compte de ce qu’était vraiment la vie. Ça m’a montré beaucoup de choses. Ça m’a montré à quel point tu as de la chance lorsque tu es sur un terrain de foot. Quand tu ne fais pas ce que tu aimes, c’est dur de se lever le matin. Et moi, je me levais à 6 heures du matin pour aller bosser avec mon père. Je ferraillais des dalles, je faisais le béton avec mon père… La toupie arrivait et on coulait le béton à deux. Je le mettais à niveau et on le lissait derrière. On a aussi fait des murs droits avec des banches. C’était beaucoup de gros œuvre. On construisait un gymnase au Havre, rue Danton.

Et en parallèle, tu jouais donc en N3…
C’est un bien grand mot. En fait, je me levais tôt et, le soir, on faisait souvent des heures supplémentaires quand il fallait finir de couler le béton. Résultat : je rentrais chez moi à 18-19 heures. J’étais tellement fatigué et j’avais tellement mal aux mains et au dos que c’était impossible d’aller m’entraîner avec Gonfreville. Et comme je n’allais pas aux entraînements, je n’étais pas convoqué pour les matchs. Je n’en ai fait que deux en six mois. C’était difficile mais j’en garde un bon souvenir car c’est grâce à ça que j’en suis là aujourd’hui. C’est ce qui m’a donné ma grinta. C’est une force supplémentaire. Je sais que je ne peux pas dériver. J’ai dérivé une fois et j’ai vu où ça m’a amené donc, aujourd’hui, je garde le cap pour aller le plus haut possible.